A midi, nous avions tourné avec Marc la séquence en caméra cachée dans un de ces mauvais restaurants qui jalonnent le Carré Thiars. Le site, idéal, sur le flanc du Vieux port, est jalonné d'adresses attrape gogo qui revendiquent à qui mieux-mieux le menu bouillabaisse le moins cher de la ville. Notre choix, 12 euros avec entrée, bouillabaisse, dessert, reste un record absolu à battre... Notre dernière mission, que nous nous apprêtions à accomplir la mort dans l'âme: fouiller les poubelles desdits restos dans l'espoir d'y trouver des boîtes de conserve de soupe de poisson, des barquettes de produits surgelés et que sais-je encore... Je connaissais bien la configuration des lieux: toutes les poubelles sont consignées dans un seul et même local, assez gigantesque, sous les escaliers monumentaux qui descendent sur le Cours d'Estienne d'Orves. Marc avait fait plusieurs repérages, le soir, le nez au vent. Il en avait conclu que les premières poubelles étaient sorties avant le service, à partir de 17h, après les préparations et au moment de la mise en place. A 16h30, nous plantions donc sur la place, l'air d'un couple de touristes moyens, qui s'ennuie vaguement et a du temps à perdre. Nous avions avisé la terrasse d'une crêperie, encore fermée à cette heure... Lunettes noires sur le nez, nous nous installons. En face: une trouée à travers laquelle on devine le port. A main gauche, le ballet des Comoriens, ceux à qui incombent les tâches ingrates dans les cuisines marseillaises. Les uns après les autres, en tablier et en sabots, les voilà qui poussent carrioles et poubelles jusqu'à l'antre des escaliers. Par malchance, voilà aussi le responsable du nettoyage du local. Un grand noir vêtu d'une combinaison aux couleurs de la communauté urbaine. Il veille jalousement sur son territoire. Impossible d'approcher. Marc a laissé la caméra cachée enclenchée. Qui filme le vide. Les minutes passent. Les patrons de la crêperie arrivent. Ils nous virent. Nous perdons notre poste d'observation privilégié. Nous décidons alors d'aller traîner du côté des arrière-cuisines, dans ce fameux carré Thiars où nous avions déjeuné. Nous jouons les touristes, hésitant entre une carte et l'autre. C'est là qu'au bout de la rue, devant le pub irlandais, je le reconnais. Il est loin, mais un éclair derrière ses petites lunettes cerclées m'indique que lui aussi. Son prénom me revient: "W.". ça doit faire au moins dix ans que je ne l'ai plus rencontré à Marseille. C'est l'ami d'une amie, un artiste raté, une vague connaissance. Quand nos regards se sont croisés, il était en train de gratter sur une guitare devant la terrasse, dans l'espoir de ramasser quelques euros. Je détourne le regard, mais je le vois fondre sur moi. Comme s'il avait vu la vierge. A une distance respectable, il se met à hurler en me visant du doigt : "Eh, on se connaît?" Je feins de ne pas comprendre le français. Marc me regarde, interloqué. Le guitariste continue: "Vous parlez français?". Je reste muette, cachée derrière mes lunettes noires. Marc, embarrassé, répond: "Oui oui, mais on n'est pas d'ici..." Et l'autre: "C'est marrant, elle me rappelle une journaliste (et il appuie bien pour que tout le périmètre entende), une journaliste des années 90..." Et il finit par tourner les talons. Au-delà du choc causé par le côté "vintage" de l'appellation, je pique un fard: nous sommes bien obligés de plier bagages et d'arrêter la mission Inspecteur Gadget. Repérés. Catalogués. Marc part d'un fou rire: "ça ne m'était encore jamais arrivé..." Il faut voir que Marseille est un village. S'il fallait encore le démontrer...