Macao, l'envers du jeu
Par Ligne de Mire, mercredi 12 décembre 2007 à 16:23 :: General :: #17 :: rss
Alain LEWKOWICZ, réalisateur à France Culture mais aussi pour Ligne de Mire, et fin connaisseur de la Chine, a sillonné Macao à la recherche des âmes perdues de ce petit archipel portugais en mer de Chine, revenu dans le giron de la puissance communiste. Et il les a trouvées. Images : Marc SAINSAUVE Montage : Matthieu LERE
Dans « Villes invisibles », Italo Calvino écrivait : « Gardez-vous bien de leur dire que parfois des villes différentes se succèdent en un même lieu et avec le même nom, naissent et meurent sans s’être connues, sans avoir communiqué entre elles. » Macao est sans aucun doute l’incarnation de ces villes qui « comme les rêves, sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre. Son secret est dans a façon dont la vue court sur des figures qui se suivent comme dans une partition musicale, où l’on ne peut modifier ou déplacer aucune note. » Troubles ! L’éclat d’éternité qui illuminait l’ancienne colonie portugaise n’est plus. Macao c’est l’histoire d’un rendez-vous manqué, d’un malentendu et d’une non rencontre entre deux civilisations qui, malgré une promiscuité parfois étouffante ne se sont jamais vraiment confrontées. Sur ce confetti perdu dans l’immensité de la mer de Chine, l’Extrême Orient et l’Occident se sont ratées. « Il existe dans les villes une architecture visible porteuse d’une mémoire plastique et identifiable en tant que telle, marquée par le temps, les guerres, les changements. Ce sont toutes les infrastructures qui la caractérisent. Il existe aussi dans les villes une architecture invisible, masquée par les parcours individuels des hommes qui l’ont traversée. A une mémoire collective se mêlent des souvenirs personnels qui la modifient. Car les hommes qui vivent dans les villes sont porteurs de l’une et l’autre mémoire. En somme, ils inscrivent à travers leurs parcours quotidiens des signes invisibles qui finissent par modifier physiquement l’architecture de la ville elle-même. C’est par le regard qu’ils posent sur elle que la ville peu à peu se transforme et se construit. » Quiconque est allé à Macao peut ressentir la pesanteur du crépuscule d’une citée imaginaire. On peut y percevoir ce que Philippe Pons nous dit dans « Macao » : cette ville « n’a-t-elle été qu’une figure fanée du souvenir, une reconstruction du passé comme celle à laquelle se livrent deux anciens amants qui unissent leurs souvenirs sans faire la part de ce qui a vraiment existé et de ce qui fut seulement rêvé. Que suis-je venu chercher une fois encore en cette ville, tout en sachant que les jeux étaient faits, que le génie du lieu s’était évanoui et avec lui, le sortilège, cette sensation de félicité que procurait Macao la bien heureuse ? Faut-il s’interdire cette suave et amère volupté de ressentir qu’elle n’est plus au rendez-vous ? » Avant, il y a à peine 5 ans, à Macao, le présent se confondait avec un passé que la ville portait incrusté en elle. La ville imaginaire résonnait d’appels et de souvenirs. Elle devenait un recueil de vies oubliées. Macao avait cette inestimable qualité de faire coïncider la ville manifeste et la ville imaginaire. C’est en cela qu’elle était si attachante. Elle l’était aussi parce qu’elle renvoyait à soi-même. Un débarcadère des volontés ! Avec la libéralisation du jeu et l’extraordinaire développement économique, la suspension des heures en cette ville où le temps semblait n’avoir pas de prise s’est achevé. Car « un éclat d’éternité ne perdure pas dans la simple immuabilité de monuments. Ceux-ci demeurent comme une incohérente collection de reliques car le mouvement collectif qui leur donnait sens n’est plus. Cette ville qui s’était si bien habituée à être ignorée est devenue une ville prosaïque, au passé mis en scène : triste reniement de ce qu’elle fut. » Seuls restent les héritiers silencieux et résignés d’un passé révolu, broyé par le rouleau compresseur américain et la chape de plomb chinoise. Dans cette ville qui ne dort jamais, les odeurs d’encens destinés aux esprits d’Ama et celles d’une méditerranée portugaise désormais lointaine laissent la place à celles de l’argent sale, du lucre et de la débauche. On ne vient plus s’y perdre dans la quête d’un voyage intérieur mais dans les bordels et les casinos d’une Chine Potemkine rutilante à l’extérieure et pourrie à l’intérieur. Et derrière le sourire affiché sur les visages figés dignes de Madame Tussot, c’est le dégoût qu’expriment bon nombre des interlocuteurs rencontrés. « Je hais Macao ! » Une phrase cinglante et définitive que l’on peut entendre au fil des conversations intimes. Qu’ils soient Chinois, Portugais ou Macanais, l’amertume s’exprime comme on crache un venin.








Commentaires
1. Le dimanche 17 février 2008 à 17:52, par philippino
2. Le mercredi 2 juillet 2008 à 16:43, par Lavoux
3. Le mardi 2 mars 2010 à 13:04, par pierre
4. Le mardi 4 mai 2010 à 13:05, par Paris sportifs
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