Une galère, un sujet irréalisable, une idée vouée à l'échec. Les qualificatifs négatifs n'ont pas manqué, à chaque fois qu'est évoquée cette idée de faire entrer une caméra, dans les locaux de la brigade financière à Paris. Policiers, magistrats, hauts fonctionnaires du ministère de l'Intérieur ou de la Justice, tous alignent alors, à quelques variantes près, les mêmes arguments. Ces femmes et ces hommes travaillent dans la discrétion, leurs affaires sont sensibles et à la différence de leurs collègues des stupéfiants ou de l'anti-gang, ils ne veulent pas apparaître. Bref : le message de la police financière est clair : pour vivre heureux, vivons non pas cachés, mais discrets.

Et pourtant que de changements apportés par ces flics depuis 20 ans, quand, à la fin des années 80, les premières affaires politico-financières ont débuté. Finie, cette forme d'impunité, toujours non dite, pour les hauts fonctionnaires, les élus ou encore les chefs d'entreprises. Mais pour qu'une nouvelle génération de juges, puisse effectivement instruire ces affaires sensibles, il fallait un service de police qui aille faire de perquisitions dans des lieux sensibles, ou encore, interroge avec pugnacité des personnalités peu habituées à ce type de traitement et dotées d'un solide carnet d'adresses. Progressivement, l'opinion publique a d'abord appris à connaître des magistrats d'un nouveau genre, qui ont rapidement compris que la médiatisation est un moyen efficace d'éviter l'enterrement de première classe d'une affaire sensible. Ces juges ont été photographiés, sont apparus fugacement à la télévision, bon nombre d'entre eux ont écrit des livres ou répondu à des interviews. Mais quid des policiers, sans qui ces enquêtes n'auraient jamais eu lieu ? Ils demeuraient un service mystérieux dont ne restait que l'adresse : 122 rue du château des rentiers dans le XIII° arrondissement. Un immeuble dont les seules images étaient celles de la façade. Tout au plus les archives télé conservent elles quelques images de femmes et d'hommes sortant d'une perquisition les bras chargés de cartons.

Ce documentaire est donc né d'une volonté de montrer l'autre acteur de ces affaires politico financière. Celui qui jusqu'à présent demeurait dans l'ombre. Et pour cause : à la différence des juges, les policiers n'ont pas un statut protecteur. Ils ne sont ni indépendants ni inamovibles. Qu'ils déplaisent en haut lieu et une mutation sanction ne tarde pas à tomber. Par ailleurs, une rumeur s'est installée de façon insistante dans les milieux judicaires et politiques. Les affaires politico- financières ont vécu. Certains dossiers comme celui du Crédit Lyonnais ou de la MNEF se sont soldés par d'importants non- lieux, égratignant ainsi la crédibilité de cette police. Et pourtant que d'histoires à raconter. Dans les coffres-forts installés à chaque étage, des histoires d'abus de biens sociaux, de détournements de fonds, d'escroquerie. Des millions d'euros qui chaque année sortent du circuit officiel et légal. Reste qu'une caméra n'est pas un stylo. Convaincre ces policiers d'apparaître à visage découvert, d'ouvrir leurs armoires, d'emmener notre équipe dans une perquisition est un travail qui nécessite une sérieuse dose de patience et de conviction. Il faut ainsi accepter de passer des semaines à arpenter les couloirs uniquement pour faire connaissance avec les uns et les autres de s'imprégner de leur méfiance et de leur surprise : « De toutes façons, ce que nous faisons ne s'illustre pas comment allez vous monter un abus de biens sociaux en image » rigolent-ils souvent.

Et pourtant ces longues heures passées à débusquer une carambouille dans des centaines de livres comptables, ces longues perquisitions où l'on fouille dans les armoires et dans les disques durs des ordinateurs nous ont donné des images significatives, même si elles ont été rares et difficiles à capter. En suivant la brigade financière dans le Nord, en écoutant les témoignages de ces salariés privés de leur emploi après une faillite frauduleuse, une nouvelle facette de ces flics nous est apparue. Ni les organisations syndicales, ni le tribunal de commerce local n'ont pu éviter qu'un patron présumé voyou mette du jour au lendemain la clef sous la porte après avoir détourné quelques millions d'euros. Ne reste, à ce moment-là que cette justice et cette police financière pour éviter une totale impunité à ce type d'acte qui fait beaucoup moins de bruit qu'un braquage de banque ou le démantèlement d'un trafic de cocaïne. Alors peu habitués à la caméra, ces policiers sans doute, les moins médiatiques qui soient et notre équipe a souvent du les pousser dans leurs derniers retranchements. Au final, peu d'images spectaculaires de voitures sirènes hurlantes dans Paris ou d'interpellations musclées avec cagoules noires et fusils d'assaut dernier cri. Mais en revanche, une conviction s'est forgée au fil de ces quatre mois de tournage : au même titre que la sécurité des personnes, l'ordre public économique, doit lui aussi être sauvegardé. Un impératif que résume très bien et de façon spontanée un des policiers, juste avant de procéder à une perquisition : « Les infractions financières ça n'intéresse pas le public en général parc e que ce n'est pas palpable, ça ne fait mal à personne il n'y a pas de victimes physiques il n'y a pas de blessures » avant de conclure, à propos des abus de biens sociaux : « sauf que si c'est grave, parce qu'il y a d'autres actionnaires, d'autres personnes qui pourraient profiter de cet argent à tire de salaire ou de participation aux bénéfices (.) Le patron qui fait ça il détourne de l'argent qui devrait aller à tout le monde ». A méditer.
Franck Bouaziz