La boss. La première fois que nous lui avons fait part du projet du film, en février 2006, elle n'a pas beaucoup parlé. Elle nous a écouté longuement. Puis a donné le ton. "Quel serait mon intérêt à vous laisser suivre ma campagne ? Parce que si je gagne, c'est un film sur les premières mesures qui m'intéressera. Et si je perds, je n'aurai pas envie de revenir sur la défaite". Tout était dit dans le rapport de Ségolène Royal au média télé. Un avertissement sur le style - l'équipe comprendra vite les difficultés à filmer la candidate car Ségolène Royal s'est vite avérée insaisissable; et une manière bien à elle de nous garder à distance, en nous laissant traduire un "je n'ai pas besoin de me contraindre" qu'elle a totalement pratiqué.
Ségolène Royal semble parfois hésiter. Et pourtant, pendant huit mois, nous avons toujours eu le sentiment qu'elle seule décidait de ses choix. Pendant cette pré-campagne, nous avions des doutes. Qui pouvait être derrière les décisions qu'elle prenait ? François Hollande, en premier secrétaire qui aurait avancé masqué. Julien Dray, avec lequel elle discutait de plus en plus souvent en apparté ? On la disait "Madone" parce qu'extrêment photogénique. Et c'est vrai qu'elle n'a jamais boudé son plaisir. Elle s'accordait de longues séances avec les militants et les flashs crépitaient. Au fond, nous nous demandions tous si elle était la "patronne".
Nous avions obtenu de filmer certaines réunions de travail avec ses troupes. C'est là que nous avons mieux compris sa détermination. Elle était la "boss", sans conteste. Elle remotivait les équipes, même après les doutes et les premiers tâcles de l'Université d'été du PS à La Rochelle. Elle donnait des indications de comportements et de tactiques qui se sont avérées payantes. Elle avait alors une vision de sa propre campagne, une clairvoyance concernant les difficultés à venir face à Nicolas Sarkosy mais surtout au sein de son propre camp. C'était sa période de grâce. Après le vote des militants, nous avons compris que l'accès aux réunions de la candidate désormais officielle serait impossible. Ségolène Royal n'avait pas aimé ce premier épisode, diffusé sur France 2. Elle regrettait, selon ses proches, nous avoir donné accès à ces séances de travail. Elle a eu tort. C'est là qu'elle était la meilleure.


L'homme de l'Elysée. Pourquoi Ségolène Royal tenait-elle tant à s'entourer de symboles Mitterrandiens ? Pour gagner, croyait-elle. En choisissant Jean-Louis Bianco, en retrait du Parti Socialiste depuis l'élection de Jacques Chirac en 1995, c'est le fonctionnement de l'Elysée qu'elle voulait acquérir. Ségolène Royal a beaucoup narrer son expérience élyséenne. Mais elle a oublié de rappeller qu'elle n'en connaissait pas la mécanique vue d'en-haut. Etait-ce un bon choix Jean-Louis Bianco? L'homme, courtois, disponible et discret, ne pouvait pas s'opposer à des décisions parfois précipitées. Son rôle était d'ailleurs de pouvoir pallier aux approximations. Mais Jean-Louis Bianco a fait une campagne transparente. Je me souviens de lui, lors du déplacement de la candidate à Dakar, en septembre, tout dévoué à nous décrypter le programme sur les questions d'immigration que Ségolène Royal refusait d'aborder alors même qu'elle avait inscrit à l'ordre du jour de ce voyage la coopération avec l'Afrique et la politique socialiste en matière d'immigration. Il était là , clair et confus. A osciller entre le programme du PS et les silences de sa championne. Il devait être précis. Ce qu'elle avait justement oublier de faire.


L'attachée de presse. Est-ce que gérer les relations avec la presse pour le compte de Ségolène Royal est une chose facile ? Je n'ai jamais posé la question à Agnès Longueville, une ancienne journaliste de France 3 qui s'est mise au service de la candidate du Poitou-Charentes, avant de devenir l'une de ses collaboratrices les plus proches lors de la pré-campagne puis de la campagne officielle. Il faut avoir bon caractère et être d'humeur toujours constante. Parce que le programme prévu change très souvent! Agnès n'a pas été une alliée immédiate. Trop de journalistes à gérer dès les premières semaines, et des moyens limités. Puis nous nous sommes apprivoisées, et ses confidences, même si elles étaient très maitrisées - nous ont permis quand l'accès à Ségolène Royal était impossible, de parvenir malgré tout à faire un film.


La conseillère féministe. Sophie Bouchet-Petersen n'est pas exactement le genre de conseillère que l'on a l'habitude de rencontrer dans une élection présidentielle. Ancienne trotskyste et militante féministe, cette adepte du parler djeunz connait Ségolène Royal depuis leur expérience élyséenne. C'est une sorte de coup de foudre des contraires qui semble les avoir réunies. Car Sophie Bouchet-Petersen est aussi directe et gouailleuse que Ségolène Royal est distante et taiseuse. Mais ces deux-là se plaisent, et je me souviens du soir du deuxième débat entre les candidats socialistes. La scène se déroule au Quai Ouest, un resto branché en face des studios de Boulogne. Il est une heure du matin et la candidate retrouve sa copine. Tout alors se déride. Ségolène, qui nous a habitués à un port royal et à une quasi raideur physique, n'est plus la même : elle a tout relâché, dégingandée, et rit aux éclats des remarques de son amie. Elle est loin du sourire automatique qu'elle nous a parfois offert en guise de réponse. Sophie Bouchet-Petersen a toujours un associatif ou un jeune des quartiers a nous présenter. Elle s'efface pour la parole des jeunes générations. Puis parfois, elle s'emballe d'un coup d'un seul. Et les oreilles des éléphants sifflent si fort... Elle nous plait. Nous la filmerons à plusieurs reprises. Mais, la synthèse du montage oblige, elle sera malheureusement en grande partie trappée lors de la version définitive du reportage. On s'amusait de l'imaginer à l'Elysée. C'était assez rock.


L'organisateur. Nous ne connaissions pas Patrick Menucci, un cadre socialiste marseillais, mais il s'est vite imposé comme un personnage de cette pré-campagne. D'abord, Patrick s'est rendu indispensable à Ségolènee Royal. Il a silloné la France socialiste pour convaincre les barons réfractaires de rallier la candidate s'appuyant sur les sondages et sur l'expérience des déplacements hystériques qu'elle déclenchait dans les fédérations. Ensuite, il connaissait tout des petits secrets de cette campagne.
Le soir du 6 mai, aux environs de 18 heures, nous sommes avec lui dans son bureau, pour filmer les derniers instants de cette campagne. A ses côtés, la normalienne Aurélie Filippetti, transfuge des Verts, qu'il a recrutée et présentée à Ségolène Royal quelques mois plus tôt. On discute des chiffres, qui, bien que pas encore officiels, donnent une tendance sans appel. Il est ailleurs. Peut-être déjà dans sa propre élection, à Marseille. Il sait que le score de sa candidate ne lui permettra pas d'être élu député. Lui qui a tant donné depuis un an. Puis la discussion porte sur la classe ouvrière. Aurélie Filippetti y est sensible. Elle avait d'ailleurs écrit un roman passionnant sur la question, intitulé "les derniers jours de la classe ouvrière" et qui évoquait l'histoire de sa famille, ces immigrés italiens mineurs lorrains. Patrick Menucci, qui quelques mois plus tôt me confiait l'importance de ramener les classes populaires au vote de gauche, faisant allusion, de manière à peine voilée, aux électeurs du FN et à ces petits blancs qui pourraient être tentés par Nicolas Sarkosy, disserte alors sur ce pari raté. Sur les difficultés du PS à "avoir un discours clair", à la rupture du parti quasi définitive avec les milieux ouvriers. Je le sens totalement interloqué. Il y a cru. Il a cru que les déclarations décomplexées de Ségolène Royal sur les 35 heures et sur la sécurité ramenaient le peuple au PS. Il a vu. Il a été de tous les déplacements. Le peuple, les petites gens étaient là , dans les salles bondées, sur les marchés, dans ces foules qui acclamaient sa favorite. Et pourtant, elle a gagné dans les villes. Elle n'a pas su parler aux personnes âgées. Elle a perdu. Il semble loin. Je ne l'avais jamais vu comme ça. Si perplexe.


L'énarque. Christophe Chantepy est né dans une petite ville de Province. Celle dans laquelle j'ai grandi. J'aurai du lui dire, ça aurait peut-être facilité des rapports si distants. Christophe Chantepy n'aime pas les caméras. Il nous a toléré dans les réunions de travail. Nous l'en remercions. Mais jamais, sauf le soir de la désignation de Ségolène Royal par le vote des militants, il n'a accepté d'être interviewé. Son rôle était pourtant déterminant. Le réseau Désir d'Avenir, c'est lui. Le recrutement des têtes bien faites, c'est lui. Les notes de synthèses, c'est encore lui. Il a été le grand ordonateur de la campagne de Ségolène Royal, la pièce maitresse de la pré-campagne, mettant au service de la candidate son esprit vif et ses réseaux de hauts-fonctionnaires. C'est aujourd'hui Claude Guéant qui occupe le poste qu'il briguait.


Le politique. Quel a vraiment été le rôle de Julien Dray ? C'est un peu le mystère de cette campagne, car si Julien Dray est probablement le premier a avoir misé sur la victoire de la candidature de Ségolène Royal, il est l'une des victimes collatérales de son engagement. Dans les ouvrages récemment publiés, il est présenté comme celui qui avait intérêt à isoler la candidate. Qu'en pensons-nous ? Avec nous, il a joué le chaud et le froid. Il a accepté le jeu des questions-réponses pendant le reportage. Il était celui qui donnait les petits offs qui font la saveur de la campagne. Il a beaucoup milité pour l'utilisation de la féminité de Ségolène comme argument politique - avec, en creux, les allusions à un monde politique machiste, une vieille garde dépassée. A-t-il misé sur cette campagne pour enfin prendre le pouvoir au PS ? Sûrement. Elle l'a probablement beaucoup écouté. Je me souviens d'une interview que nous devions faire dans le TGV qui la ramenait de La Rochelle, après l'Université d'été des socialistes. C'était un entretien court, une discussion d'étape en quelque sorte. Le moment a été retardé. Nous nous sommes aperçu que Julien Dray la briefait juste avant...


Les juniors. Juliette Meadel et Benoit Pichard ont fait partie du décor de cette campagne. Benoit, chef de cabinet très disponible de la présidente du Poitou-Charentes, a été de tous les déplacements. Juliette, jeune avocate repérée lors des réunions de Désir d'Avenir, s'est vite imposée comme une collaboratrice indispensable. Ils ont été pour nous des alliés précieux. Ils ont tout donné. Leur temps, leur énergie. Cette campagne, ils l'ont vécu comme une aventure. La plus dingue, peut-être, de leur vie.