''A l'automne 2005, « Le Monde 2 » diffusait un incroyable reportage photos de Vincent Prado sur les travailleurs forcés par les maoïstes népalais. Je ne connaissais pas cette histoire. Peu de gens la connaissait. J'ai immédiatement appelé Vincent pour savoir si on pouvait faire un film sur cette histoire.

A la fin du mois de décembre 2005, nous sommes donc partis à la recherche des «esclaves des Maos». Des jeunes et des vieux, pour la plupart. Tous villageois, contraints par l'armée maoïste à venir creuser une route dans la montagne du district de Rolpa, au centre du Népal. A mains nues souvent, parfois avec des pioches, des pelles et des barres à mine.

Nous sommes restés trois semaines au Népal. Nous avons rencontré ces forçats de la route, et leurs gardes rouges. Personne ne les avait filmés auparavant. Depuis le reportage, le Roi Gyanendra, un authentique dictateur, a été lâché par les partis politiques et dépossédé de ses pouvoirs. Les Maos sont entrés au gouvernement. Ils ont en partie déposé les armes. Sur les chantiers de Rolpa, des pelleteuses ont remplacé, par endroit, les travailleurs forcés.

Les lignes qui suivent ont été écrites au jour le jour, durant les trois semaines qu'a duré le reportage. Elles n'ont pas de prétentions littéraires. C'est un carnet de notes. « Esclaves des Maos » a été diffusé en mars 2006 dans l'émission « Arte Reportage ». C'est la première production de Ligne de Mire. ''


Lundi 27 décembre 2005. Rencontre avec Lok, notre fixeur Mao

Arrivée à Kathmandou. Taxi pour l'International Guest House, quartier Thamel. Dans mon imagier personnel, Kathmandou, c'est Alexandra David-Niel, et le Patchoulis-pataugas des Babas. Ce matin, dans la presse, c'est une autre histoire qui se joue. Le Kathmandou Post, expurgé par la censure, évoque un accrochage entre les Maos et l'armée Royale dans les environs de Rolpa: plusieurs morts. C'est la région que nous devons rejoindre. Dans la presse, la tension politique est perceptible. Avant les élections municipales qui doivent se tenir dans deux mois, boycottées par les sept partis d'opposition, les Maos annoncent qu'ils s'attaqueront aux bureaux de vote et aux officiers d'état civil.
Vincent appelle « Lok », notre fixeur. Un proche des maoïstes qui peut nous conduire sur zone. Je ne sais que ça de lui. Pour l'instant. C'est notre seule clé d'entrée dans le pays Mao. Un contact précieux que Vincent a pris le temps de convaincre en restant trois mois lors de son dernier séjour. Trois mois! Un temps que la presse ne prend plus beaucoup... Deux miracles: Lok répond, et il nous annonce qu'il passe à l'hôtel.
Dans la rue, la rumeur, insistante, évoque une prochaine attaque des Maos sur Kathmandou. Prachanda, le leader Mao, l'aurait annoncé. L'armée patrouille ardemment la nuit. 16 heures: Lok arrive à l'hôtel. L'homme est prudent. Son regard fouille les angles morts. Dans la chambre, il tire le rideau. Il est d'accord pour nous emmener sur zone...ça tombe bien, on est là pour ça! Mais voilà , il insiste pour qu'on prenne la route et pas l'avion, comme prévu, pour rejoindre le centre du pays. Un bonne raison pour ça: Il doit transporter un marteau-piqueur en zone mao... On n'est pas très chaud, mais Lok nous fait comprendre que nous n'avons pas le choix. Le risque? « Le dernier check-point sera très sensible ».
Notre couverture déjà peu convaincante – nous avons pris un visa touriste, et pas un visa presse – risque de tourner à la guignolade. Deux touristes en zone de guérilla avec un marteau piqueur dans le coffre... faut y croire! Lok y croit. En tout cas il est bien décidé de passer le marteau grâce à nous... Plus tard nous rencontrons Pramod, dans un restaurant voisin de l'hôtel. Il est en train de monter une affaire de commerce équitable avec Paris. Il nous résume la situation politique par un grand ras-le-bol: du Roi et de son système féodal qui l'enrichit, lui et les militaires. Ras-le-bol des partis politiques aussi qui ont tous croqué dans le système. Des Maos encore, dont les idéaux se sont voilés à l'épreuve des faits. Leur violence choque. L'avenir paraît sombre. Si les partis lâchent le Roi, chacun s'attend au chaos.
Pour le reportage, jusquelà , tout va bien. Le départ avec Lok est prévu jeudi matin.

Mardi 28 décembre « Journalistes sur écoutes »

Le matin, nous achetons un peu de matériel sur New Road. Une rue commerçante, la Mecque de la copie. Déjeuner avec Guna, un journaliste politique vedette. Il a été difficile à joindre. Son portable vient d'être bloqué par le gouvernement. Il nous brosse la situation politique et nous décrit l'organigramme des Maos. Selon lui, le mouvement commence à tisser des liens sérieux avec les autres partis politiques. Il n'exclut pas un virage idéologique de la guérilla vers la démocratie.
Nous l'interrogeons sur le rôle de la Chine à l'égard des Maos. « Très méfiante », répond Guna. « les Chinois craignent qu'un Népal maoïste ne deviennent un sanctuaire pour les Tibétains, les troubles fêtes de la Chine. Pékin préfèrent le status quo ». Les Maoïstes népalais ne peuvent compter que sur l'Inde, bienveillante. » Il nous parle aussi du roi et surtout de son fils. Un jour, notre ami Guna déjeunait au club house du golf de Katmandou avec des potes éditorialistes quand le fils du roi est arrivé. Guna et sa troupe ont filé en douce, sans finir leur repas: « Le fils du roi est capable de tirer sur n'importe qui, et en toute impunité », raconte Guna en se marrant. « Il y a quelques semaines, il a écrasé volontairement un des chanteur vedette du Népal. ».

Mercredi 29 décembre. Le marteau-piqueur passe les Check-Points

Nous avons pris la route. Départ de « Kat » à 9 heures. 8 heures de routes. Une quinzaine de check-points peu menaçants. Dans l'arrière du véhicule, donc, le marteau piqueur... le chauffeur ne sait pas qui nous sommes, ni qui est vraiment Lok. Le jour disparaît, nous devons nous arrêter.
Nuit à Lamohi. Nous sommes à 25 km de notre vrai point de départ. Lecture du Kathmandou Post. Le quotidien fait mention d'une nouvelle offensive militaire dans la région de Rolpa, autour de Thawang et Bhawang. 2000 soldats en quatre sections. L'opération s'appelle « DeadLiest ». La radio annonce l'arrestation de 900 « travailleurs forcés » sur la route. Lok recommande de retarder le départ pour Gorhai, le temps pour lui de prendre des informations.

Vendredi 30 décembre: Le moine bouddhiste aime Kung-Foo



Petite journée. Nous avons avancés de 25 kms seulement. Jusqu'à Gorhai. Le temps de trouver une jeep pour attaquer - enfin – la montagne. Lok est très prudent. Il suggère de rester une nuit sur place. Nous rencontrons un moine bouddhiste qui nous accueille chez lui. Nous acceptons, pour ne pas éveiller les soupçons. Nous dinons chez le moine, ou plutôt sa famille d'accueil. Il regarde des films de kung foo. Les enfants adorent. Sa famille est originaire de Sherpa, un district accroché à l'Everest. Nous devons prendre la route demain à 7 heures. Passer un dernier check-point. Une route à peine carrossable nous attend. Cinq à six heures de route. Puis la marche.

Samedi 31 décembre Gorhai- Tribani: Réveillon chez Mao

Nuit Cinq étoiles chez le Moine. Nous bâchons le pick-up pour dissimuler le marteau piqueur. Nous passons les deux derniers Check-Point. Ceux-là sont sensibles. Ils contrôlent la route qui conduit à la zone Mao. Les soldats ont la velléité de fouiller le véhicule. Les solides attaches de la bâche les découragent. Un grand sourire. Nous passons. Après, l'armée royale n'a plus le contrôle.
La route est sinueuse, poussiéreuse, et bordée de ravins parfois impressionnants. 9 heures: Arrêt petit déjeuner. 2 oeufs durs, un thé au lait du buffle. L'ascension reprend, somptueuse. Le ciel se reflète dans les rizières.
12 heures: Nous arrivons au col. Quelques gargotes servent à manger aux voyageurs. Lunch au poulet riz. Lok embrouille le chauffeur qui ne souhaitaient pas s'aventurer plus loin. L'armée rouge est là . Sans se montrer. Pas de signe extérieurs. Sinon des apartés, en groupe de trois. Au milieu des paysans, ils sont repérables: Ils ressemblent à des fonctionnaires...et porte tous les mêmes baskets de frabrication chinoises. Pas très prudent...
Nous reprenons la route. Une banderole, surplombée d'un drapeau rouge frappé d'une étoile jaune, nous souhaite la bienvenue au pays mao. « Abolissons les castes, abolissons la frontière entre les pauvres et les riches » est-il écrit. Au loin, l'Anapurna. La route se creuse, et la jeep, en fait un faux 4*4, manque de se noyer dans la route toute en ornières boueuses.
Nous nous arrêtons à Tribani, un hameau de Rolpa. C'est ici que Vincent, un an auparavant, avait fait sa série de photos du chantier forcé publiée dans Le Monde 2. Quand nous arrivons, cette portion de route est achevée. En terre, mais carrossable. Des bus l'empruntent.
Premier contact avec un cadre Mao. Petit sac en bandoulière, petite lunettes, et tout petit sourire. Un messager est parti vers la montagne vers 16 heures pour annoncer – où? À qui ? - notre arrivée. Il doit revenir avec des instructions. Réponse demain matin en principe. Les travailleurs forcés seraient à 4 kilomètres seulement de là .
La maison où nous dormirons est un repaire des cadres du parti. Toujours avec ce sac en bandoulière. Un jeune cadre l'ouvre devant nous. À l'intérieur, des grenades défensives de type artisanal. Messes basses et pourparlers vont bon train. On regarde, sans comprendre. Le chauffeur de notre jeep dormira là aussi. Il est furieux; Les Maos recouvrent sa voiture d'une bâche camouflage. Les hélicoptères de l'armée rôdent.
Ce soir, c'est réveillon. Nous avons une bonne bouteille de rouge, un Bourgogne, offerte par un copain reporter, Stéphan Villeneuve. Les Maos n'ont pas le droit de boire. Tant mieux. Pourvu qu'ils ne nous en empêchent pas...

Dimanche 1er janvier 2006. Tila – Gairaigon

Le réveillon fut sobre, mais copieux pour la région: un beau poulet grillé, arrosé d'une excellente bouteille de bourgogne. Puis une friture de poissons au goût de vase, avec du Dalbat en accompagnement, cette purée de pois verts. Le Dalbat, c'est très bon la première fois. Un enfer tous les jours. Une photos souvenir, clic clac, et au lit à .... 20 heures 30.
Au réveil, le manège des Cadre du Parti a repris. L'adjoint du ministre de la route nous a rejoint. Il a la peau rose, couverte de tâches noires, et la silhouette plutôt british... Il communique à l'aide d'un système radio. Il doit escalader les collines pour faire passer les ondes. Il nous raconte les combats qui ont opposés l'armée aux Maos, à quelques kilomètres de là . 25 morts dans le camps du roi, deux chez eux. Mauvaises nouvelles. Les combats ont fait fuir les travailleurs. Nous ne sommes pas assurés de les voir avant une à deux semaines... Et j'ai oublié mon tricot...
Nous partons vers les combats, à la poursuite de nos travailleurs. Le chauffeur jette l'éponge. Nous nous hissons sur le toit d'un bus. Avec le marteau piqueur...
Arrivée au crépuscule à Tila, un village tenu par la guérilla, le terminus de la route. Au nord, l'armée royale. Au sud, l'« Armée du peuple ». Nous demandons avec insistance à rejoindre une unité. Une bataille est annoncée, et nous serions au milieu. Vu le sort réservé aux civils, mieux vaut être dans un camp...
Lok est censé partir cette nuit pour demander les autorisations.

Lundi 2 janvier 2006 Rencontre avec Biplop, le N°3 ou 4 ou 5 du Parti

Le cessez-le-feu est rompu. On devrait savoir demain si la rencontre avec Biplop, le n°2 du mouvement sera possible. Il commande par ailleurs une division. Ce matin, Lok est revenu, accompagnés de nouveaux cadres maos. Today is free! nous lance-t-il. Il sait notre impatience et ltente de l'apaiser d'un large sourire. En pleine mer, et dans la tempête, les marins se disent dans la main de dieux. Ici, nous sommes dans la main de l'Organisation. Le « temps népalais » agace. Ils ne sont pas à trois semaines près. Nous, oui...
On en profite pour tourner des illustrations, et réaliser quelques interviewes. Un commerçant, qui profite pleinement de la nouvelles route ne cache pas qu'il doit payer des taxes au parti. Nos questions sont peut-être un peu trop directes. Il est blême. Plus loin, deux cadres lisent un magazine. Prachanda, le leader Maoïste népalais est en photo. Ils ne l'ont jamais vu en vrai, eux non plus. L'un d'eux porte sa « socket bomb » en bandoulière. Il en a déjà lancé sur l'armée royale, pour se sortir d'un mauvais pas. Biplop arrive sur le toit d'un bus Les jours passent. On progresse lentement, et on a rien à lire. Si on arrive à rencontrer l'armée dans deux ou trois jours et si les travailleurs reviennent, on tiendra notre planning, sinon... En attendant, promenade dans la campagne. En fin d'après midi, le village se réveille. Les bus du soir arrivent. On entends de loin le grondement du diesel. La pente est rude pour atteindre Tila. Puis c'est le village qui gronde et qui s'active. Sur le toit du premier bus, des hommes en armes et en uniforme. Des femmes aussi. L'armée Rouge nous montre enfin ses premiers visages. Jeunes, mâchoires serrés. Au milieu d'eux: Biplop, le numéro 4 de l'organisation, encadré par deux gardes du corps. Accolades générales entre cadres du parti. Pour nous, pas de contact direct avec Biplop. Lok négocie une interview pour le lendemain matin. Le soir, des hommes en uniforme font halte devant notre taverne. Ils portent un corps sur un brancard. Un corps pas très gaillard, le visage couvert d'un tissu. Le soldat est seulement blessé. Il a pris une balle, quelques jours plus tôt, tirée par un sniper embarqué dans un hélicoptère de la National Royal Army. Il a une méchante blessure au tibia. Il sera conduit dans un « hôpital de campagne ».

Mardi 3 janvier

Deux thés dans le ventre. Pas d'oeufs durs ce matin. Les cadres envoient messages sur messages. Certains portent à la ceinture des colts « Made in India »



12h30: Nous avons interviewés Biplop. Un messager est venu nous chercher dans la matinée. « it's time for interview, come with messager - Lok ». Nous suivons donc les deux soldats à travers des sentiers escarpé. Caché à dix minute seulement du village, Biplop nous attend dans une maison de paysan très bien gardée. Biplop est le commandant militaire de la plus grande région militaire, la plus stratégique. Ce qui fait de lui le N° 3 ou 4 du mouvement.

L'homme est souriant, détendu. C'est un politique avant d'être un militaire. L'interview n'est pas passionnante, mais pour raconter les esclaves de Mao, que nous n'avons toujours pas vu. Il fallait recueillir les justifications d'un boss de l'organisation. Selon lui, les travailleurs de la route travaillent « pour eux », pour le développement de leur région...

Mercredi 4 janvier

Réveil difficile dans notre chambre de fortune. L'ennui de la veille, en dépit de l'interview de Biplop, n'est pas totalement dissipé.
Mais la journée a pris jolie tournure. Nous avons rejoint un bataillon. Pendant que je prends ces notes, il font griller une chèvre au feu de bois. Nous les avons rejoints ce matin, par un un car, puis à pieds, sous un soleil de plombs. Ils étaient en repos, dans un village. Certains reprisaient leur uniforme, l'un d'eux écrivait une lettre à sa fiancée. A travers l'embrasure de la fenêtre, la lumière tombait sur lui et faisait scintiller la poussière de la chambre où ils avaient manifestement dormi cette nuit. Je le filme, et je le taquine sur cette fiancée de papier. Le soldat fait son timide devant ses camarades. En fait, je l'apprendrais quelques minutes plus tard, c'est le chef du bataillon. Les armes, visibles, sont plus lourdes. Uzzi, mitrailleuse, lance roquette artisanal, et même un M16. Vers trois heures de l'après midi, Lok est venu nous chercher et nous a demandé de le suivre en urgence. Nous grimpons dans une clairière à dix minutes de là . Surprise: l'armée du peuple était postée, en rang. Une centaine de très jeunes guérilleros en train de '"présentez... armes!"' J'ai à peine le temps de sortir la caméra pour filmer la parade. « Sit down! » lance le commandant à l'adresse de ses troupes. Et tous s'assoient en tailleur. Je filme de très près ces jeunes soldats au regard dur. Un sur deux est une femme, jeune, de moins de vingt ans. Il y aurait des mineurs dans cette armée. Il me semble ne pas en voir. Certains tiennent une vieille pétoire aussi dangereuse pour le tireur que pour la cible. D'autres n'ont même pas de fusil. Nous interrogeons le commandant sur l'état assez piteux des armes. «Ce n'est pas avec des armes que l'ont gagnera la guerre, mais avec le Peuple», répond-il sans hésiter.



'Cérémonie de la Tika' A la fin de cette prise de contact, nous avons droit à notre cérémonie: la Tika. Les officiers se mettent en rang. Nous devons leur serrer la main. Lever le poing est aussi une variante bien reçue dans ces montagnes. Et le commandant nous dessine un trait rouge sur le front. Difficile de refuser...
Le bataillon rejoint son bivouac au pas de course. Une belle file indienne dans ces contreforts himalayens. Ils vont squatter un hameau, un peu plus haut sur la colline. Quatre maison qu'ils occuperont pour la nuit. là que nous sommes ce soir. Avec son Leica,Vincent tire les portraits de soldats? Plutôt les filles. Tout à l'heure, les soldats ont décapité à la machette cette chèvre assez famélique. Sa tête a roulé dans la terre, mais sa langue et sa bouche ont bougé pendant une très longue minute. Fou rire nerveux et nausée, en pensant qu'on devra la manger dans quelques minutes. Tout à l'heure, et sans doute pour la caméra, une dizaine de soldat sont allé dans les champs d'oignons pour donner un coup de main au paysan Une belle image. « Juste une image », rappelle Vincent sous copyright de Go dard. La commune de Paris.


20 h 45 Il ne reste plus rien de la chèvre. Nous l'avons mangé, mais pas vraiment digérée. La pauvre n'était même pas bonne. Au coin du feu, nous avons interviewé Samjhana, une femme soldat. C'est elle qui porte le M16. Devant l'Etat-major, c'était la condition pour qu'elle nous parle, elle ne lâche pas grand chose. Discours politique convenu. On apprend juste que son mari est mort dans un accrochage avec l'armée royale. Samjhana a 21 ans.
Grand moment de solitude quand le commandant, les yeux brillants et assoiffés de connaissance nous interroge sur la Commune de Paris... Une référence absolue pour eux! Vincent me regarde longuement et me balance un point d'interrogation en pleine face. Il a dû fait l'impasse sur cette histoire au baccalauréat. Moi aussi. On bricole une réponse, en anglais, autour de cette première expérience révolutionnaire communiste au monde. On fouille dans nos souvenirs: La révolte de Ménilmontant, le soulèvement de Montmartre, l'incendie de l'Hôtel de Ville et des tuilerie, la répression sur le peuple de Paris, et l'expiation de la France des régions qui après ce printemps insurrectionnel s'est senti obligée de construire le Sacré-Coeur... Je m'aperçois que nos livres d'histoire retiennent surtout la Révolution et les deux guerres mondiales. Je crois que le commandant est un peu déçu par notre ignorance.

Jeudi 5 janvier

Ce matin, à six heures, un officier nous a sorti de la paille où nous avions dormi. Nous devons le suivre sur le champs. Nous nous retrouvons dans la cour d'une école. L'air était filandreux et glacial. Quelques minutes plus tard, le bataillons est arrivé au pas de course.


On était convié à filmer un entraînement militaire. Ou plutôt une gymnastique. Échauffement, gestes d'art martiaux, tout y est passé jusqu'à la gymnastique des yeux...
C'est Samjhana, sur un promontoire pierreux, qui donne le tempo. Pendant vingt minute un officier clôt l'échauffement par un discours sur le roi fasciste, le Peuple exaspéré.
Puis les troupes se sont dissipées dans la brume. L'image est « belle » de ces colonnes qui disparaissent dans les rizières. Nous avons passé 24 heures avec l'armée. C'est peu, mais c'est fait. Nous ne sommes pas sûrs de les revoir. Rencontre avec des esclaves Voilà une semaine que nous sommes partis de Kathmandou, et les affaires commencent vraiment. Nous sommes autorisés à rejoindre le « chantier ». Deux cadres du parti nous prennent en charge. Ils porteront nos sacs. Il y a « Socket bomb », l'homme à la grenade, et Perfecto, un mao qui porte le cuir. Nous remontons à Tila, en car, jusqu'au terminus de la route, puis nous entreprenons la marche. Nous nous enfonçons en zone mao.
En moins d'une heure, nous apercevons une longue cicatrice, fumante, dans la montagne. C'est Le Chantier. Le soleil l'éclaire encore. Nous pressons le pas. Le Choc. Une ribambelle de femmes, de vieillards et d'enfants se passent de mains en mains les pierres. Le dernier la fait basculer dans le ravin. C'est la fin de leur journée de travail.

Les vieux ont le regard vide et la bouche pendante. Les enfants ont juste l'air absent. Un peu plus haut, une colonne de travailleurs, des vieilles femmes pour l'essentiel, surgit d'une falaise. Les pieds nus, doucement, ils descendent rejoindre leur campement. On dirait des ombres. Le groupe ne fait pas de bruit. Je filme, sans me présenter. Il faut saisir cet instant comme il m'a saisi. Ils ne posent pas de question. Nous non plus. Nous devons les retrouver demain matin.

Vendredi 6 janvier.

Au réveil ce matin, la vallée bruissait et crépitait. Des dizaines de groupes de travailleurs, disséminés dans les fermes, finissaient leur petit déjeuner au feu de bois. En fait, un vrai repas. On s'est rendu compte aujourd'hui, qu'ils ne mangeait pas le midi. Puis, par colonnes bien organisées, ils ont rejoint les fermes des cadres, pris les pelles, les pioches et les barres à mine, avant de rejoindre le chantier. Ces travailleur n'habitent pas là , mais dans les montagnes et les vallées voisines, souvent à plusieurs jours de marche. Ils sont réquisitionnés dans les villages par les cadres maos, quinze jours par an environ. Chaque famille doit envoyer ici un de ses membres. C'est par village qu'ils se rassemblent la nuit. C'est par village qu'ils sont placés sur le chantier. Nous n'avons pas d'interprète. Lok est parti préparer notre prochaine étape, à un jour de marche.
Nous suivons ses colonnes de travailleurs. A neuf heures précise, les premiers coups de pelle se font échos. Au bout d'une heure, le chantier est nimbé de poussière. Nous avons passé la matinée sur une portion de moins d'un kilomètre. Ils sont plusieurs milliers, des vieux fripés comme des pommes au printemps, et des adolescents.
Quelques enfants – le plus jeune a huit ans – participent au chantier révolutionnaire. Les hommes valides ont soit rejoint l'armée rouge, soit désertés la région et tenté leur chance, souvent en Inde. J'ignore dans quelle proportion. Quand le soleil blanchit les parois de la montagne, vers midi, la poussière se colle à la peau. Les travailleurs protègent leurs poumons avec un foulard sur la bouche. Ce chantier vient de rouvrir. Les bombardements ont tout interrompu la semaine dernière. Mais aujourd'hui, de nouveau groupe rappliquent. Nous croisons des villageois qui achèvent deux jours de marche pour atteindre le chantier? Ils viennent de répondre à la « mobilisation de masse ». Un cadre les attends, prend le nom des villageois. Nous avons du mal à les faire parler. Une vielle dame édentée, le clop au bec, se moque manifestement du cadre du parti et fait rire les autres villageois. Je ne sais pas ce qu'elle a dit. On verra cela à Paris, à la traduction.
Ce soir le Dalbat, le plat unique depuis une semaine, passe mal. Les Maos, qui étaient jusqu'alors plutôt sympathiques dans leur combat contre une monarchie absurde, dangereuse et liberticide, m'ont coupé l'appétit. Lok, qui rit beaucoup, n'est pas là ce soir. Et notre proximité avec les cadres qui contrôlent ce chantier – nous logeons avec eux – est désagréable.
Bonne nouvelle pour les batteries de la caméra. Dans notre chambre, une vieille batterie de camions, encore chargée, va pouvoir regonfler nos accus. Nous devons encore tenir une semaine, pour rejoindre Tawang, dans la campagne, sans électricité, et avec cinq batteries... .

Samedi 7 janvier. '' « Bolnos », « Parle! »''
Dernières prises de vues sur cette portion de chantier. Sans interprète, Nous tentons quelques interviewes, en évitant les cadre du parti, autant que nous le pouvons. Avant de partir de Kathmandou, nous avons écrit des phrases type, en népalais, sur ce carnet. Pour justement ne pas avoir recours à Lok, Maoïste, et pour tenter un peu d'intimité avec les esclaves de l'armée rouge. Le mot clé, c'est « Bolnos » qui veut dire « Parle! Vas-y!! » Ou encore « Ne soit pas inquiet » qui se dit à peu prêt « Na dorra ounouss ». Comme souvent dans cette situation, nous ne sommes pas toujours compris, mais au moins nous faisons rire nos interlocuteurs. Qui parlent un peu. Là encore, nous verrons à Paris ce qu'ils nous disent...
Nous avons rejoint Lok, à vingt kilomètres du chantier, une demie journée de marche. En route, nous avons croisé une sections de l'armée, pelles et pioche en main. Ils nous attendaient pour une parade d'accueil. L'un d'eux, le seul en uniforme, est missionné pour nous répondre. En fait, il est brieffé devant nous par son chef. Je tourne. Comme ils parlent en népalais, ils ne se méfient pas, mais cela ressemble à une leçon d'idéologie. En effet, le soldat nous fait une récitation sur le bonheur d'être mao. La scène est ridicule. Nous ne traînons pas. Au loin, le Daulaghiri, un sommet à plus de six mille mètres.
Sur la route, dans un village à 2100 mètres d'altitude, nous croisons des jeunes enfants en uniforme. Ils ont onze ans. Ce sont des miliciens. Un gueule d'ange, mais déjà un air de salaud.
Nous avons retrouvé Lok ce soir. Avec une mauvaise nouvelle: à cause des bombardements, il n'y pas de travailleurs sur le chantier jusqu'à Tawang. Ils ne seront de retour que dans dix jours... Nous devons changer nos plans, et revenir sur nos pas.

Dimanche 8 janvier.

Petite nuit, sol très dur, nez qui coule. Nous descendons dans un village sur le Chemin de Tawang. Nous accompagnons le Ministre de la route jusqu'au village de Katigoan. Il doit discuter avec eux du tracé de la route. On s'échappe des palabres pour aller faire un tour à l'école. Un peu démago, l'école dans les reportage. Les images y sont souvent esthétiques, les visages touchants. En fait on souhaitait surtout rencontrer un anglophone parmi les professeurs pour entendre une autre voix que celle des Maos, et sans interprête officiel. Bingo! Nous rencontrons un professeur dans sa salle de classe. Il nous parle. Devant la caméra, il raconte comment il est pris entre deux feux. Celui du Roi, et celui des Maos. Il dit être racketé par ces derniers. 5% de son salaire sont reversés à l'Organisation. Il se fait chahuter aussi quand il rentre chez lui, vers Kathmandou, et qu'il passe les barrages de l'Armée royale. Il nous dit bien d'autre choses encore, dont des silences. Certaines questions ne peuvent pas avoir de réponse. Il nous parle des intrusions des maos dans l'école, où ils recrutent les jeunes. Il voit aussi partir ses élèves, de temps en temps, sur le chantier. Il prend des risques. On le lui dit. Il persiste et signe. Du courage.
Le soir dans ce village, nous rencontrons cette soldate veuve à 21 ans, Samjhana. Elle rentre chez elle, à deux jours de marche. Elle a une permission de sept jours. Un de ses compagnon d'arme porte au doigt une bague montée d'une balle de M16. La classe. Gros plan.
Le soir, nous cherchons avec Vincent et Lok le rhum local. En vain. Une patrouille de soldats nous rappelle où nous sommes...

Lundi 9 janvier

Encore une petite nuit et une petite journée. Nous prenons le chemin du retour. Nous traversons des rivières et remontons des forets. Un petit pont fait la fierté de nos guides et porteurs: il est en fait construit avec une pale d'un hélicoptère de l'Armée Royale abattu dans le coin.
Pause déjeuner dans une ferme coopérative. Les femmes tissent en plein air. Nous mangeons du Kurd, un fromage blanc fumée au feu de bois. Un régal. Nous sommes à nouveau sur le chantier, à la maison des Maos. Les Népalais des campagnes sont parfois surprenant. Souriants à l'extrême, mais très natures. Ce soir, nos voisins de chambre semblent faire un concours de pets. Il n'est pas rare non plus de surprendre une jolie fille en train de cracher un gros mollard à plus de deux mètres, entre deux rots...

Mardi 10 janvier

Nous achevons les interviewes des travailleurs et de Surya, le « ministre » de la route. Le clou de la journée, c'est ce meeting improvisé sur la route en chantier. Il se tient au «kilomètre 13 ». Des travailleurs prennent la parole à tour de rôle pour dire tout le bien qu'ils pensent du chantier et tout le mal qu'ils pensent du roi qui les a abandonnés. Nous sommes arrivés à Tila ce soir. En fait juste à côté. La présence de deux 4*4 de Human Right, qui tentent de rejoindre le chantier, nous a fait nous arrêter dans une maison un peu à l'écart. Nos guides ne souhaitent pas les voir.
Dernière nuit sur le sol en terre? Nous quittons la zone mao demain, avec encore beaucoup de questions. Qui est Lok? Un entrepreneur de BTP de Kathmandou qui porte trois ou quatre noms différents selon l'interlocuteur. Il connait tous les Maos de la région... un fixeur bénévole... mystère. Il semblerait que son entreprise ait été choisie pour reconstruire Tawang, le fief des maos, c'est lui aussi l'ingénieur conseil de la route. Et quoi encore? Nous le quittons ici.
Nous apprenons que la délégation Human Right de l'ONU n'ira pas au delà de Tila. Les Maos ne leur ont pas donné le feu vert. La présence de deux américains n'a pas favorisé la délégation.

Mercredi 11 janvier. Du vomis et des bières

J'ai connu des voyages difficiles en bus, parfois périlleux. Celui-là fut cauchemardesque. Panne de freins. Puis la boîte de vitesse qui flanche. Plus loin, c'est un pneu qui éclate. La descente sur Goraki, 50 kilomètres en lacet fut une vraie punition qui a duré dix heures. Devant moi, un homme a passé ce temps à vomir puis à dormir, puis à vomir. Le long de la carlingue du bus Tata , sous presque chaque fenêtre, des traînées de vomis ont fini de décorer le bus chamarré. Arrivés, à Goraki, on fait tomber plus de quatre litres de bière.

Jeudi 12 janvier

Départ pour NépalGunj, une ville équipée d'un aéroport. Sur la route, nous filmons en douce des colonnes de l'armée officielle. A un check-point, notre chauffeur nous balance au garde. Ils veulent voir les dernières images tournées. On cherche à les embrouiller. Discrètement je filme ma main, alors qu'il me demande de rembobiner. La discussion dure deux minutes. Je fini par accepter de rembobiner pour lui montrer ce qu'on avait avant le check-point... et c'est ma main qui apparaît à l'écran. Le subterfuge est grossier. En face, les militaires cherchent à comprendre le tour de passe-passe, alors au bluff, on remonte avec autorité dans la jeep et on dit au chauffeur de démarrer. Ça passe.

A NépalGunj, nous avons rencontré les réfugiés de la zone mao. Des familles qui ont refusé le racket de l'armée du peuple, et dont les maisons et le bétail ont été réquisitionnés de force. Ils sont poursuivis jusque dans ce camp, victime d'un attentat à la bombonne de gaz quelques semaines plus tôt.
A l'hôpital public, nous poussons la porte de la « Conflict Victim Room ». Une vieille femme gémit. Elle a été victime d'une socket Bomb qui aurait explosé par accident. Deux enfants ont été blessés ou tués, on n'arrive pas à savoir. Elle a la poitrine brûlée. Notre présence débloquera la prise en charge de ses soins par l'Etat. C'est une obligation que l'Etat néglige souvent.

Vendredi 13 janvier

Petit visite à l'hôtel de Ville de NépalGunj. Il a été éventré par une bombe Mao, il y a deux jours. Les employés travaillent dans la cour.
Nous nous envolons pour Kathmandou. Le taxi qui nous conduit à l'hôtel soutient les Maos. «Ils faut qu'on les essaie au pouvoir. Laissons leur une chance », dit-il.

Samedi 14 janvier.

Réveil en timbale. Une fête bouddhiste, toute en procession, sort Thamel des effluves d'alcool qui s'échappe encore des bar à putes. C'est la première journée de vrai repos, depuis trois semaines. Shopping, surfing sur internet, sleeping.

Dimanche 15 janvier

Cette nuit, un commando maoïste a tué douze militaires au check-point qui contrôle l'un des accès de la ville, à dix kilomètres seulement du Palais royal.
Nous y fonçons. Vitres éclatés, voitures défoncées, l'attaque a duré quelques minutes mais a été très violente. Un môme nous en fait le récit. Les militaires redoublent leur contrôle dans les bus. Ils ont refusé de nous parler, mais je profite de la présence dans la rue des équipes de news des télés locales pour les filmer pendant leur opération.
Interview avec le chef du PC. Il a rencontré Prachanda, le patron des Maos, en Inde, il y a quelques semaines, pour négocier le retour des Maos dans le jeu démocratique. Interview aussi du patron d'un institut indépendant qui fait les comptes des victimes de cette guerre civile.
Les forces du Roi et les Maos sont à égalité (petite avance pour le Roi) pour ce qui est des exécutions sommaires.
Une guerre qui porte bien sont nom: les civils sont les premières victimes.

Nicolas Jaillard

Le communiqué de presse diffusé en mars 2006: "Depuis un an, la rébellion maoïste du Népal a entrepris un grand chantier révolutionnaire: la construction d'une route de cent kilomètres, au coeur de son fief, dans les districts de Rolpa et Rukum, au centre du pays. Officiellement, c'est un chantier « du Peuple pour le Peuple ». En fait, la route n'est qu'un camp de travaux forcés, à ciel ouvert. Tout y est planifié. Les cadres du parti réquisitionnent les villages. Ils obligent chaque famille de paysans à envoyer un père, une mère, un enfant ou un vieillard à venir « offrir » sa force de travail pendant deux semaines. Ceux qui refusent doivent payer 5 000 roupies, l'équivalent de plusieurs mois de travail. Ceux qui s'opposent doivent partir. Cette année encore, 80.000 travailleurs sont mobilisés. Parmi eux, des enfants de huit ans et des vieilles femmes. Aucun n'est payé. Les Maoïstes ne fournissent que les pelles, les pioches... et l'idéologie. Par ce chantier révolutionnaire, l'armée Maoïste tient à démontrer qu'elle est capable de développer des régions délaissées depuis toujours par la monarchie. En acceptant pour la première fois la présence d'une caméra, les maoïstes et leur armée rouge veulent aussi répondre au pouvoir en place, et prouver qu'ils ne sont pas des guérilleros armés, ni des « terroristes ». Le Peuple, lui, doit supporter cette nouvelle oppression, après avoir subi jusqu'à récemment encore un régime féodal. Car depuis dix ans, les maoïstes et l'armée du Roi Gyanendra se livrent à une guerre meurtrière qui a déjà fait 12 000 morts dans le petit royaume himalayen. Le Roi, qui a pris les pleins pouvoirs il y a tout juste un an, se maintient sur son trône grâce à une armée violente et arbitraire. Il n'a plus le soutien des népalais. En parallèle, l'armée rouge contrôle aujourd'hui 80% du territoire. Elle avait suscité des espoirs au sein de la population au début de la rébellion. Mais elle a aussi échoué. Son grand chef, Prachanda, a entrepris des discussions avec les partis politiques de Katmandou. Peut-être pour tenter de renverser la monarchie par la voie démocratique? Pour la première fois, une équipe d'ARTE Reportage a pu filmer ce chantier digne du Moyen-âge en se rendant au coeur de la rébellion maoïste, à la rencontre des soldats de l'armée rouge, des cadres du parti et a interviewé le n°3 des maoïstes, le dénommé Biplob, « le rebelle » en népalais."